histoire d'ogre

texte Magdalena Guirao Jullien

illustration Françoise Muller

édition Kaléidoscope

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« Luigi est un ogre énorme, Luigi est un ogre difforme » chante Romain.

Luigi a de longs poils qui pendent du nez, chante Polo.

Et il pue le chou-fleur ! Le chou-fleur cuit, le chou-fleur bouilli, le chou-fleur pourri. »

« Peut-être bien, dit Romain, mais moi, je ne sens rien. »

 

 C’est vrai. Romain a le nez bouché.

Et Polo trouve que son ami a de la chance.

Rien qu’à l’évocation du mot "chou-fleur", les hommes frissonnent, les femmes s’évanouissent, les petits pleurent.

 

 Chaque soir les parents cachent leurs enfants.

Tous ont la même peur, la maxifrousse, celle qui empêche de dormir, celle qui fait claquer des dents et trembler des genoux.

 

Car tous les soirs, l’ogre Luigi descend au village chercher des enfants à voler !

 

Les parents de Romain ont mis des volets et des survolets aux fenêtres. Ils ont installé des verrous aux portes.

Oh oui, tout le monde tremble de peur quand l’horrible odeur de chou-fleur envahit la ville.

 

 …tout le monde sauf Romain qui a le nez bouché.

Quand son copain Polo pleure qu’il ne veut pas finir dans l’assiette de l’ogre, Romain chante :

«  T’en fais pas Polo, t’es pas assez gros.

T’as que la peau sur les os, tu n’ferais pas un bon gigot ! »

 

 Mais un soir, Polo est emporté.

Le sang de Romain ne fait qu’un tour.

Il enfile ses chaussures de marche, met dans son sac à dos eau et gâteaux, enjambe la fenêtre et part délivrer son ami.

 

Il prend le chemin de la montagne en hurlant :

« Luigi, tu pues le chou-fleur mais à moi tu fais pas peur ! »

 

Après une interminable montée Romain, essoufflé, arrive devant un immense champ de choux–fleurs au milieu duquel se trouve une maison.

 

Et à l’intérieur…

 

… tous les enfants du village !

Sales, mal peignés, mal lavés, une pince à linge sur le nez, ils pédalent sur une énorme machine.

 

L’ogre Luigi joue de l’accordéon. Les enfants chantent.

Aucun ne pleure, pas même Polo.

 

« Voleur d’enfants ! hurle Romain.

Tu les fais pédaler pour les engraisser et chanter pour qu’ils oublient que tu vas les manger ! »

 

A ces mots, l’ogre éclate en sanglots.

Aussitôt les enfants descendent le consoler.

Romain s’énerve :

« Vous avez du chou-fleur à la place de la cervelle ou quoi ?

Vous êtes chez l’ogre dévoreur d’enfants ! »

« Mais non, s’écrie Polo. Luigi ne mange personne voyons, il n’a plus dents : il est végétarien et c’est notre copain ! »

 

Luigi ajoute timidement : « Tes amis m’aident. Ils pédalent pour tirer l’eau du puits.

Ils me tiennent aussi compagnie. Je me sens si seul, snif. »

 

« Drôle de façon de garder ses amis !

riposte Romain. Ils ont tous une pince sur le nez, tellement ça doit puer ici.

« Romain a raison, dit Polo. Tu pourrais peut-être planter des pommes de terre ? »

 

« Et donner des leçons d’accordéon pour te payer un dentier comme mon pépé ». suggère Lola.

 Sacrée bonne idée ! s’exclame Victor. Et en plus si tu fais installer l’eau et l’électricité, nous n’aurons plus besoin de pédaler, nous viendrons juste chanter avec toi.»

 

Charlotte ajoute :

« Si tu veux avoir encore tes copains demain, il faudra prendre un bon bain, te faire un bon shampoing. »

Et n’oublie pas de couper les poils du nez, tu en as bien besoin ! »

 

Depuis, l’ogre Luigi a écouté les conseils de ses amis.

Il sent bon le savon.

Et il a nouveau dentier… pour croquer la vie à pleine dents.

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